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Petite histoire amusante tirée de la vie d’un commentateur agressif sur le site d’un média indépendant russe du début des années 2010. Une histoire vraie, avec toutefois quelques éléments romancés et quelques adaptations culturelles.

Nous ne nous souvenons même plus de son arrivée.

Un jour, tout simplement, un commentateur aux interventions systématiquement grossières, insultantes et parfaitement irrationnelles s’est installé sur le site du journal.

— Ça y est…, soupira le modérateur. Notre premier troll.

Et il ne croyait pas si bien dire.

Au début, notre visiteur indésirable écrivait sous différents pseudonymes et utilisait toutes sortes d’adresses IP douteuses. Puis il s’est mis à paresser, a cessé de prendre des précautions et est entré dans notre vie numérique sous le nom de Gaston.

Nous ne voulions pas instaurer une modération préalable : après tout, nous étions pour la démocratie.

Le bannir par adresse IP n’aurait servi à rien non plus. Notre troll était bien trop malin pour cela. Et nous risquions surtout de bloquer par erreur la moitié de nos lecteurs.

« Chaque rédaction mérite son Gaston, chaque site mérite son troll », avons-nous fini par conclure.

Et nous nous sommes résignés.

Seul le modérateur continuait parfois à se plaindre. Selon lui, « ce troll lui dévorait le cerveau et le sommeil ».

Et, pour être honnête, il n’avait pas complètement tort.

Notre Gaston était d’une productivité remarquable. Il finit même par recruter toute une armée de bots qui bombardaient le site d’injures et de provocations pendant la nuit.

Le matin, au lieu de faire un peu de sport et de savourer tranquillement un café, nous ouvrions le panneau d’administration pour nettoyer les petits tas laissés derrière lui pendant la nuit.

Cela devint une sorte de rituel.

Nous avions même établi un planning de permanence.

À force, nous nous sommes habitués à notre troll personnel, nous avons fini par l’apprécier à notre manière et nous avons cessé de nous en inquiéter.

Puis, un jour, Gaston disparut.

— Tiens, Gaston n’a rien écrit aujourd’hui, remarqua le rédacteur en chef.

— Il est sûrement malade, décidèrent les commerciaux.

— Il reviendra. Où pourrait-il aller sans nous ? conclurent les journalistes.

Mais Gaston ne revenait pas.

Et nous avons commencé à nous inquiéter.

Un troll, c’est comme un grillon qui vous empêche de dormir : avec le temps, on s’habitue à son chant, et lorsqu’il disparaît, le silence devient étrangement inconfortable.

— Petit Gaston, reviens ! On s’est attachés à toi ! finit par écrire Sveta, notre jeune graphiste, dans le livre d’or du site, accompagnant son message d’une quantité inquiétante d’émoticônes tristes.

Mais celui qui souffrait le plus était le modérateur.

Il s’était attaché à Gaston comme deux vieux ennemis de comédie qui passent leur vie à se détester mais sont incapables de vivre l’un sans l’autre.

Le pauvre n’était plus lui-même. Il errait dans les couloirs sans savoir quoi faire, vidait discrètement quelques bouteilles et répétait d’un ton lugubre :

— Sans lui, ma vie n’a plus de sens.

Et, là encore, il y avait une part de vérité.

Plus personne ne se disputait dans les commentaires.

Plus personne n’insultait personne.

Plus personne ne faisait scandale.

Finalement, nous avons envoyé le modérateur à la mer pour soigner ses nerfs sous des cieux plus cléments.

À vrai dire, son travail n’avait presque plus d’utilité.

Une semaine plus tard, nous avons reçu une lettre collective furieuse de nos lecteurs.

Quelques jours après, un véritable manuscrit signé par des défenseurs locaux des droits civiques.

L’opinion publique réclamait la liberté d’expression et avait fait de Gaston son symbole, sa victime emblématique de la censure.

Des piquets de protestation solitaires apparurent même devant le bâtiment de la rédaction.

La conscience citoyenne prenait des proportions inquiétantes.

Un jour, après la conférence de rédaction du matin, le rédacteur en chef me convoqua dans son bureau.

À son expression, je compris immédiatement que la conversation serait sérieuse.

— Alex, dit-il avec un calme inhabituel, si Gaston ne réapparaît pas d’ici une semaine, il faudra lui trouver un remplaçant. Tu mesures la gravité de la situation ?

Il me fixa droit dans les yeux.

— Une rédaction ne peut pas vivre sans troll. Nous sommes un journal important et respecté. Nous sommes sur le bureau de tous les décideurs de la ville. Nous ne sommes pas un petit hebdomadaire de province.

Je répondis que j’avais compris, que je prenais pleinement la mesure du problème et que je ne le décevrais pas.

Mais où trouver un nouveau troll ?

Et surtout un troll de cette qualité ?

À en croire certaines rumeurs, les trolls vivaient dans une communauté en ligne de la ville. Mais personne ne savait comment les attraper, avec quoi les nourrir ni même s’ils pouvaient survivre en captivité.

Il était évident que nous avions subi une perte irréparable.

Trois jours de deuil furent décrétés.

La rédaction sombra dans la mélancolie et nul ne sait comment tout cela aurait fini si…

Gaston n’était pas revenu.

Un matin, le modérateur fit irruption dans la rédaction, rayonnant de bonheur et visiblement bien nourri par ses vacances.

— Il est revenu ! hurla-t-il en distribuant un gâteau à toute l’équipe.

Toute la journée, la rédaction fut en ébullition.

On ne parlait que de Gaston.

— Il était sûrement malade, supposa le secrétaire de rédaction.

— Pas du tout. Il souffrait d’un chagrin d’amour et d’une longue dépression, trancha Sveta.

Pour notre part, nous ne cherchions aucune explication.

Nous étions simplement heureux.

— Alors ? Il insulte toujours tout le monde ? demandait joyeusement le chef chaque matin.

— Il est en pleine forme. Il écrit, il proteste, il s’indigne, répondions-nous.

Et tout à coup, la vie redevenait douce.

— Parfait, souriait le directeur général. Prenez-en soin. Ne le vexez pas. Nous n’en avons qu’un comme lui.

L’harmonie revint dans le monde.

Comme il faut finalement peu de choses pour rendre les gens heureux…

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À propos de l’auteur du blog. Je m’appelle Aleksandr UDIKOV. Je suis journaliste originaire de Russie, contraint de quitter mon pays en 2022 en raison de persécutions liées à mes articles condamnant l’attaque contre l’Ukraine. En 2024, j’ai obtenu l’asile politique en France. Dans ce blog, je parle de ma nouvelle vie, je partage mes observations et mes photographies.

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Ceci est la traduction d’une publication de mon blog russophone Udikov.com (RUS). Les traductions de mes articles en français paraissent sur le site AlexUdikov.com (FR). Pour être informé des nouvelles publications du blog en français, abonnez-vous, s’il vous plaît, à ma page Facebook (FR).

La version anglophone de ce blog est publiée sur la plateforme Medium (ENG). Pour le moment, j’utilise un traducteur en ligne, il se peut donc que la traduction ne soit pas toujours parfaite. Je vous prie de m’en excuser ! Votre « like » ou votre commentaire sur le site ou sur les réseaux sociaux est le plus beau cadeau que vous puissiez faire à l’auteur !

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© Expaty Life. Blog d’un journaliste en exil | AlexUdikov.com | Udikov.com

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